Nos Rendez-vous manqués # Chapitre 1




CHAPITRE 1
GWEN


ONE SWEET DAY
(Mariah Carey & Boyz II Men)

 

Le prêtre récite la prière tandis que le cercueil entame sa descente dans la fosse. « L'Eternel est mon berger : je ne manque de rien. Il me fait reposer dans de verts pâturages. Il me dirige près des eaux paisibles. Il restaure mon âme. Il me conduit dans les sentiers de la vie juste, à cause de Son nom. Alors que je traverse la vallée de l'ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car Tu es avec moi : ta houlette et ton bâton me rassurent … ».

 

Je ne suis pas croyante. La religion ne m’inspire plus du tout depuis la mort tragique de mes parents. Dieu n’est qu’un vieillard sadique qui s’ennuie tout là-haut, mais qui s’amuse à torturer ses troupeaux de moutons avec des petits jeux pervers. Je suis sûre qu’il jubile à l’idée de donner, puis de reprendre aussi sec. Dieu et moi ne sommes pas amis. Mais la famille d’Aleksander a insisté pour organiser une belle messe dans la petite église communale et l’enterrer dans le cimetière sur la colline du village où il a grandi. Son père, sa mère, ses trois frères, le reste de sa famille arrivée la veille de Pologne, ses nombreux amis, ses collègues journalistes, Livia et moi sommes réunis, en ce matin de décembre, pour l’accompagner dans son dernier voyage.

 

Il ne pleut pas. Il fait juste très froid. Le ciel est d’un bleu limpide et le soleil joue à cache-cache avec quelques nuages, mais ne réchauffe plus rien depuis qu’Alek est mort. De temps en temps, une bise timide s’immisce vigoureusement entre les caveaux et les pierres tombales, pour venir secouer ma conscience et me sortir de mon état second.

 

J’ai la sensation que les mots du Père Gauthier me parviennent de très loin. Mon corps reste immobile, droit comme un piquet, debout à côté du prêtre. Mon esprit semble observer la scène de l’extérieur, sans vraiment réaliser que c’est mon mari qui repose désormais ici, auprès de ses grands-parents. Depuis quelques jours, je suis en pilotage automatique. C’est Livia qui me lève le matin, m’apporte mes repas, m’habille et me coiffe, m’installe devant la cheminée et me remet au lit chaque soir. C’est encore elle qui a appelé les pompes funèbres, supervisé les préparatifs, le traiteur et les fleurs, rédigé le communiqué annonçant son décès, envoyé les faire-part pour la cérémonie. C’était au-dessus de mes forces. Maintenant, elle me tient par les épaules pour que je ne m’écroule pas au milieu du cimetière. Qu’est-ce que je ferais sans elle ?

 

Ce matin-là, j’étais dans mon bureau à l’institut. Une journée très chargée, comme d’habitude. J’étais en train de revoir les derniers rushes pour la nouvelle campagne presse en faveur de la recherche cardio-vasculaire. Je n’arrivais à rien, concentration zéro. Alek était reparti en Irak sans digérer notre dernière dispute. Ça fait une semaine qu’on se parle au téléphone d’une voix distante, polie, mécanique. Comme deux marionnettes dont la routine tire les ficelles, sans plus grande conviction. Je commençais à être lasse de cette comédie, lasse de me sentir enfermée dans une cage. Et pourtant, j’en avais la clé, mais j’avais juste peur de m’en servir. La seule perspective réjouissante de la journée était mon déjeuner avec Livia qui venait tout juste de rentrer de sa retraite dans un ashram en Inde. Elle s’était lancée dans une quête d’elle-même, un voyage initiatique pour se recentrer et suivre sa voix intérieure. J’aurais dû y aller avec elle. Je me serais peut-être extraite de cette vie d’automate que je me suis imposée et aurais trouvé le courage de mettre fin à cette mascarade. Au milieu de ce naufrage, mon travail est devenu ma seule bouée de sauvetage, mon point d’ancrage.

 

Il était très tôt, le jour semblait se lever avec peine. Samuel, son rédacteur en chef et meilleur ami, m’a appelée pour m’annoncer qu’Alek a été tué à Falloujah et me présenter ses condoléances. Deux balles et il est mort avant d’arriver à l’hôpital. Mon être tout entier a été soudainement happé par un brouillard glacial, paralysant, tranchant. Mon cœur a cessé de battre et mon cerveau de fonctionner. Je suis restée figée un long moment, quelques heures peut-être, avec le téléphone serré entre mes doigts blancs. Quand Livia est venue me chercher à midi, les seuls mots qui se sont échappés de ma bouche ont été : « Alek est parti … ». Le regard vide, je n’ai pas pleuré.

 

« Amen » disent-ils tous en chœur. Au même moment, un rayon de soleil vient frapper furtivement mon visage, comme pour me réveiller. Comme si, avant de s’envoler, Alek me fait encore un dernier sourire, un dernier baiser, un dernier au revoir. C’est tout lui. Afghanistan, Irak, Libye, Syrie … A chaque fois qu’il partait en reportage, j’étais toujours la dernière personne à qui il téléphonait avant de monter dans l’avion et la première qu’il appelait dès qu’il en descendait. C’était son rituel, pour conjurer le mauvais sort, comme il disait. Il n’avait jamais peur parce qu’il m’avait, moi, comme un grigri magique auquel s’accrocher.

 

Sorry, I never told you all I wanted to say. And now, it’s too late to hold you ‘cause you’ve flown away, so far away …

(Désolé, je ne t’ai jamais dit tout ce que je voulais te dire. Et maintenant, il est trop tard pour te tenir dans mes bras, car tu t’es envolé au loin, tellement loin …)

 

Dominik, Sebastian et Wilhelm ont voulu chanter pour leur frère. Lorsque ce premier couplet a percé le silence, mes larmes se sont enfin mises à couler. Tout doucement, sans faire de bruit, pour la toute première fois depuis dix jours. D’un coup, toute ma conscience et toute ma douleur ont réinvesti mon corps pétrifié. J’étais en train de vivre chaque mot de cette chanson.

 

Autrefois, jamais je n’aurais imaginé vivre sans son sourire, sans la chaleur de son amour qui a pansé presque toutes mes plaies alors à vif. Il ne m’avait pas tout à fait réparée, mais avait pris soin de moi pendant sept ans. Alors que je naviguais dans ma vie sans réellement tenir la barre, il a été un refuge sûr et paisible où j’ai pu accoster un temps. Au fil des années, il m’avait donné une vie confortable et j’avais pris sa présence pour acquise. Puis, comme un vieux manteau qui aurait trop servi, les fils de notre vie se sont usés et commençaient à se rompre un par un. Seul Alek s’obstinait à vouloir nous rapiécer. C’était un homme bon. J’aurais dû lui donner une chance, pas une chimère. Maintenant, je suis veuve. Désormais, sur mon passeport, il y sera écrit : Gwen Cordelia Grangier « veuve » Nowak. Comme une marque au fer rouge, comme pour me le rappeler sans cesse …

 

Avant de quitter le cimetière et rejoindre notre maison de campagne non loin, où Livia a organisé le repas du souvenir, les parents d’Alek me prennent dans leur bras.

 

-      Gwen, ma chérie. Alek t’aimait tellement, tu sais ! dit Piotr en retenant ses larmes.

-      Tu étais son petit colibri, ne l’oublie jamais. Tu étais toute sa vie et il a pensé à toi jusqu’à son dernier souffle. Il s’est envolé sereinement, en sachant que toi aussi, tu l’aimais plus que tout. Maintenant, il brille sur toi depuis le Paradis, auprès de Dieu. Il continuera à veiller sur toi, ne t’inquiète pas.

 

Violette éclate en sanglots sur mon épaule. Je ne réponds rien, me contentant de hocher mécaniquement la tête. Mes larmes coulaient de plus belle comme pour évacuer toute ma compassion, ma peine, mes remords et un curieux soulagement. S’ils savaient …

 

En levant les yeux, j’aperçois une grande silhouette, dans l’ombre entre deux sinistres caveaux, plantés sous un immense chêne. Des yeux bleus m’observent intensément depuis un moment. Un instant, mon regard croise celui de cet homme habillé d’un élégant costume sombre, ses Ray Ban à la main. Il n’a pas changé, toujours avec son éternelle barbe de trois jours et ses cheveux en bataille.

 

Mon cœur s’emballe et la panique me gagne. Je dois partir, vite. Je dois attraper Liv et courir jusqu’à la voiture. Je dois rentrer à la maison maintenant ou je vais me transformer en statue de sel.

 

Je regarde encore une dernière fois vers le grand chêne, soudain animé par le vent d’automne. Je veux être sûre que ce n’est pas un mirage. Mais il s’est volatilisé.








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Un dernier mot, Jean-Pierre ?

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